Les miroirs semblent opaques
A ceux qui nous tourmentent.
Le langage sybillin,
Les élans insondables.
Amers des mille lumières
désertes de leur coeurs.
Impérissable,implacable,
Immaculée demeure en mon âme.
Passées les portes d'airain,
Un sanctuaire d'amour.
Vertigineuses murailles
ne trembleront jamais.
Je ne possédais rien,
Ni or,ni perles,ambre ou cornaline.
Juste les rayons du soleil
En l'écrin des sous-bois.
Pas d'encens sinon leurs parfums
Et ceux de ta peau.
Les vallées bleues,
Les hameaux nimbés par l'aurore.
Combien de pays à sillonner
Que nos pas jamais ne fouleront ensemble !
Je dois cadenasser les rêves perdus,
Ces ruines dans une châsse blême.
Jetée la clé des jardins !
Où mille secrets furent avoués,
Chuchotés sous les alcôves intimes.
Un royaume de souvenirs.
Aux pieds d'un trône vide,
Que faire sinon se blottir ?
Des havres,des éthers
Et des lunes,des lunes encore.
Mélancolie ,ô ambivalente muse
qui incarne mes soupirs
En nautoniers fantômes
des épaves endormies.
A saisir,secourir,
Une main,un corps las.
Les cataractes vermeilles
Des plaies à sceller en douceur.
S'il me faut réapprendre à marcher,
Alors,enlacée,je le ferai.
Je ne t'oublierai point
Sur l'autel allouée de nouveau.
Je me retournerai.
Un doigt posé sur mes lèvres,
Mon regard te cherchera.
Mémorable,indomptable alliance.
Je me retournerai.
Te voici donc à ma porte. Je suis l' Aurore. J'ai banni Ogma mon premier époux. Il est le Ténébreux, l' inconsolable champion. Il espère les fous qui voudront franchir les rives du fleuve dernier pour les terrasser. Si tu souhaites l' affronter, je serai seule juge de ta démesure. Terrifie comme le chien glace nos coeurs dans ses sinistres hurlements, comme la corneille rend dolentes nos âmes dans le sang des combats. A tes soubresauts et tes mimiques, celles du monde animal. Et dans ces danses démentielles, je reconnaitrai ta valeur guerrière.
Tu me vois blanche vache et je t'offre mon lait, j'annonce, je suis le renouveau. En ma bouche se tiennent toutes les vérités du Monde, j'ai appris l' éloquence en mon ancien hymen. Et te voilà mené ici de bonne providence car l'époux évincé use encore de sa magie sur moi. Tu aurais pu me rencontrer sous mon aspect démoniaque dès lors que je refuse de laisser revenir la lumière. Mais je sais que Lug, mon époux diurne, vient me dérober aux infernales étreintes du roi des ténèbres et me laisse accoucher du jour nouveau. Il est l'amour salvateur, il restaure l' ordre et le bon droit et règne sur mon âme et celle des humains. Nos pas sont dans les siens.
Mortel, nous sommes donc trois. Rien d'immuable, la naissance, la vie et la mort. Ainsi tourne l' Univers, ainsi avance le temps. Ainsi est la loi qui régit le monde humain, son équilibre à l'image de notre cycle céleste. Mais nous détenons pouvoir sur toute chose et gardons l'immortalité. Tu as accompli nombre de quêtes périlleuses, désormais tu attends la gloire car elle demeure impérissable. Par elle, tu te feras héros. Par elle, tu accèderas à la pérennité. Et tu ne la trouveras qu'en franchissant l' Au-Delà et ses eaux froides. Voici une année pour la mériter, une année d'incommensurables défis, une année de conquête. Ta bravoure au combat sera outil du destin. Si ce dernier est de goûter, sous les pommiers du Sidhe, aux doux plaisirs de la belle saison, alors à ton front éclatera l' ineffable gloire ,chantée pour l'éternité.
Mais avant cela, tu seras impitoyablement traqué et nombre d'ennemis tenteront de te barrer le chemin. Dans ta course effrénée s 'araseront les collines, se déracineront les arbres . Et les rivières, les gués et les estuaires se videront de leurs eaux. Tu trembleras devant légion de démons et de bêtes monstrueuses. Redoutables seront aussi ceux et celles qui viendront mettre ton esprit à l'épreuve. Bien penser, bien dire et bien faire pour mettre à bas leurs énigmes et égaler "ceux qui savent fermement". A l' avènement de ton périple, l' ultime combat à la face du Seigneur des sorgues.
Et pour dépeindre les périls que tu as encourus et les terreurs que tu as surmontées, tu revêteras la noire armure des héros, avatar de Lug victorieux. Le front campé sous l'onction de ta lame, un bouclier de suie à ton bras vigoureux,enfin tu offriras au monde la véhémence de ton cri triomphant.
Ces mains dans la cendre ne devraient pas être les miennes,ces os que je ramasse devraient être les miens. Au pas de ma porte,une nouvelle statuette fichée dans la terre avec celles de nos aïeux,un visage de pierre. Mon fils.
Le feu a dévoré sa dépouille. Devant elle,les guerriers ne se pressent point les uns aux autres et gardent leur rang. A l'ombre de leur casque peuvent glisser les larmes. Les vieillards soulèvent de leurs bras malingres les tambours et s'assemblent pour chanter. Les femmes sont sorties de leur logis en pleurant et déchirent leur vêtements, les nourrissons ne tètent plus leurs mamelles,les fours se sont éteints. Passant l'allée aux flambeaux,les enfants mènent les chevaux jusqu'au tertre et laissent leurs pères les immoler . De l'autel au porche du sanctuaire, des clairières sacrées jusqu'à l'océan,les prêtres et les augures ont dansé avec nous et l'aube a ravi l'âme du grand chef.
Je marchais tête haute alors que mon coeur maudissait les Dieux. Mais ceux-là étendirent leurs mains sur mes songes et mon enfant riait, empoignant mes épaules. Il se moque de la mort,il se moque de nous. Il est l'étoile gardienne des nuits tardives,il tend son doigt vers le soleil. Il est la foudre au dessus des batailles,accompagnant le roulement des chars,le claquement des fouets. Il est la lueur au fil des épées, à la pointe des lances. Le sang sustentant le monde des abîmes. J'ai vu les aigles se faire sentinelles à l'entrée de son tombeau. J'ai vu les corbeaux fondre sur ceux qui approchaient sa demeure .Et ma colère s'est apaisée. En mon esprit, son image terrible et impétueuse.
Souvenez-vous ,peuples ennemis, de ses cris formidables!Comme l'aurore vient embraser la cime des montagnes, la charge de son armée a mainte fois dévasté vos cités. Sous vos traits elle n'a point reculé .Ses hommes ,harangués par la clameur des cors, ont couru sur vos murailles chancelantes,montant sur vos maisons,entrant par vos fenêtres,plus agiles que les loups du soir. Rien ni personne ne leur a échappé. Les visages ont pâli ,les corps ont tremblé,reins brisés. Les cieux ont disparu sous les voiles de suie et les lourds sabots des chevaux ont piétiné les récoltes. Vos femmes et vos enfants servent désormais les nôtres,vôtre bétail a grossi nos troupeaux,vôtre or illumine nos fronts. Souvenez-vous ,peuples ennemis, de ces pieds foulant vos armes!
Et en son nom nos vénérables scandent-ils son éminence:
Je suis le chien rouge, le bondissant aux mâchoires béantes! Le furibond au talon sanglant!Je me ris de toutes les forteresses! Je raille les princes,je fronde les rois!Ils me poursuivent comme la tempête pour me disperser,ils sifflent en encerclant ma tanière. Mais j' attire ces serpents au bourbier! Mon oeil en un éclair les embrasse tous,mes flèches jamais ne les manque !Et les miens sont comme le sable sous les mers,il ne peuvent ni se mesurer ni se compter. Nous sommes justes,nous sommes forts! Nous sommes fidèles à ceux qui nous ont forgés ici-bas et ne nous abandonnent pas, hissant la lune et les étoiles pour nous guider,l'astre des jours pour embrasser les joues de nos enfants. Je suis le chien rouge jaillissant de l' au-delà et je veille sur nous! J'ai marché en brave et la mort me fût honorable. Mes fils sont remontés sur leurs coursiers pour fendre les vents et jamais le fruit ne manquera à l'arbre,la brebis aux pâturages, le lait au sein de mes filles. Et s'il vient aux fous l'envie de cracher à nos faces l'opprobre ,sur nôtre sillage ils trouveront le chaos!
Matin estival à la campagne,le Berry s'étire nonchalamment à la face d'un soleil déjà franc. Une légère brise laisse osciller les joncs alentour et dans leur balancement,la courbure des feuilles oblongues porte délicatement les libellules. La robe des demoiselles et l'extrémité de leurs ailes azurées,voilà qui me laisse contemplative. Elles virevoltent en silence et terminent leur ballets amoureux sur les corolles fuschia des nénuphars. Le dos de ma petite fille et ses épaules couleur pain d'épice. Elle tresse des colliers de paquerettes et le chat l'observe la moustache frémissant de curiosité. Ma petite fée se retourne et tend son bras pour me montrer son ouvrage. Nous nous sourions. Les araignées ne cessent de devider leur soie et d'y remonter inlassablement,considérant sans doûte entre les iris,l'espace où elles tisseront leurs toiles. Les grenouilles se laissent flotter presque amorphes.Tout juste esquissent-elles quelques mouvements au deploiement des ondes sur l'etendue des eaux troubles,lorsqu'afleurent les carpes.Le grand saule m'accueille et je m'adosse à lui. Mon regard s'est perdu sur les rives,ourlet pers brodé de reines des près.La torpeur s'installe et tout,lentement, semble se figer. Nous nous en retournons vers la maison et la fraicheur de ses pierres blanches. Mon garçon saute de la balançoire d'où il nous guettait et nous rejoint. Je marche nus-pieds dans l'herbe grasse,les mains moites de mes amours dans les miennes.
L'incessant bourdonnement des abeilles et des mouches. Tournoyant doucement sur les ondes de chaleur,les feuilles mortes chutent sans un bruit. Tandis que nous mangeons,j'aime entendre l'eau se deverser dans les verres et regarder sautiller les oiseaux le long du muret du jardin. Sur la surface sombre de mon café,la silhouette du Tilleul au dessus de nos tête se reflète à la lumière blanche de midi. Les petits ont déjà filé pour piquer une tête dans la piscine. Après leur passage eclair,le rideau de perles de bois suspendu au linteau de la porte tremble encore légèrement. Je suis seule devant cette table et ces chaises vides et ne vois plus passer le temps, retirée dans mes pensées.Je suis coupable de secouer le dais noir de mes tourments en un lieu si paisible. Et les langues ardentes de l'astre des jours commencent à blesser ma chair aussi durement que les souvenirs se cognent à mon giron. Je me lève brusquement à la recherche d'un havre salvateur et le trouve dans les bras d'une mère. Elle me laissera encore sur les joues ces traces de rouge à lèvre carmin. Elle me laissera encore en mémoire son parfum,son rire,ses petites mains lestées de quantité de bagues caressant mes cheveux et ces surnoms tendrement saugrenus dont elle m'affuble pour me consoler.
Je marche dans les champs, j'épie la lisière du petit bois. J'attend en vain de voir s'envoler à nouveau ce couple de buse qui se dérobe à nos regards depuis notre arrivée. Chacun de mes mouvements est aussi lourd que l'air embrasant mes poumons. Mais les arbres commencent à bruisser tandis que le vent se lève. Derrière les dernières meules de foin debout à l'horizon, les flancs bistres d'un bataillon de nuage, cavalant, grondant pour deverser sur nous ses pluies salutaires. Je n'avais pas ouvert mes bras à l'orage depuis bien longtemps. Les paupières ruisselantes,c'est bouche ouverte que j'accueille la nuée et sa tiedeur imprègne ma robe. Le ciel clame sa puissance une ultime fois et le monde semble vibrer avec lui. J'ai la magnifique impression de le sentir s'enrouler autour de moi. Je voudrai que cela ne cesse jamais. Mes entrailles ont crié bien plus fort que ma voix ne saurait le faire, en choeur avec le tonnerre. Tout est calme enfin,les oiseaux ont repris leur charmant gazouillis.Le poitrail détrempé des terres a étanché sa soif, exhalant ses suaves fragrances. J'inspire son souffle embaumé et voici que l'on m'appelle.Mes enfants m'enveloppent d'une serviette en riant. En cet instant, je suis comme eux, j'ai dix ans. A l'avenir, je ne deviendrai jamais une grande personne.
Nuit estivale à la campagne ,le Berry s'etire nonchalamment à la face d'une lune rousse. Son croissant piqué sur la cîme d'un chêne s'estompe peu à peu derrière le voile lacéré des brumes. Il faut conter, à la lueur de la lampe tempête, la ronde des sorcières et des blanches damoiselles au pied léger. Le chant de la hulotte se déploie sur nos récits et répondant à la berceuse des grillons,les étoiles viennent émailler le doux firmament qui nous enlace.Sur la balancelle,ma petite fille baille et se pelotonne pour laisser le sommeil la gagner délicieusement.Je porte mon petit paquet emmitouflé dans le châle de sa grand-mère , jusqu'à son lit.Mon garçon n'a pas envie d'aller se coucher et semble méditer sur le pas de la porte.Il pointe du doigt la couronne boréale , fier d'être parvenu à la reconnaitre.La tête levée vers cette constellation que je me figure d'avantage comme un torque,je me souviens d'une autre nuit passée à l'admirer.Un soupir etouffé,des larmes retenues.J'embrasse tendrement mon fils et lui signifie qu'il est également temps pour lui d'aller faire de beaux rêves.Toute la maisonnée s'est endormie.Mes songes quant à eux me tiennent éveillée.Une multitude de pensées se bousculent en mon esprit. Je ne sais faire autrement sans cet amour , sans mon amour , je ne sais faire autrement que demeurer mélancolique quand s'eteignent les jours.En murmurant son nom comme une formule magique , je ferme finalement les yeux et je sais que mille lieux ne seront rien , que mille maux ne seront rien , car en moi il demeure en vérité et à jamais.
Je dormais tandis que la litière cahotait, une main lasse
sur le vélin de mes registres, l'autre blottie dans la large manche de mon aube de bure. J'avais vu le vent glisser entre les herbes folles, les prairies héler les brebis pour leur offrir tendre
giron. J'avais vu les nuages lécher les glaciers, le visage de Dieu dans leurs nuées ouatées au miroir des lagunes turquoises. Les silhouettes incisives des cimes déchirant le voile carné du
couchant. J'avais vu les vains édifices des hommes sur cette terre souveraine. En bracelets des citées raffinées, le marbre dentelé des palais sur le fil argent des
rivières. Un chapelet d'églises et de claires abbayes suspendu au cou des pieuses glèbes. Et les mers, les océans aux bras ouverts et leurs allègres oiseaux blancs, hérauts des royaumes enchanteurs. Mes pérégrinations s'etiraient inexorablement à mesure que se déployaient les paysages alentours. Après des
mois d'errance, je franchissais dorénavant l'empire nomade.
je rêvais à la beauté du monde
et celui-ci allait me faire don de son plus rare et transcendant joyau. Mes paupières encore closes, caressées par les jeux du soleil sur
l'ondoiement du baldaquin de lin, s'ouvrirent lorsque la voiture stoppa pour prendre les derniers voyageurs.A nouveau s'ébranlèrent les roues sur le sentier
raboteux.
Je m'éveillais dans de suaves fragrances de musc et de santal. Le pan passementé d'une robe brune chaloupait pour enfin expirer mollement sur la banquette.
Jeunesse infernale pourquoi viens-tu tourmenter les coeurs désarmés ? Devant toi
palissent les nymphes, jalousent les reines, s'inclinent les déesses primitives.
Je m'aliénais à tes lèvres et leur moue timide sous un nez inouï de franchise. Une gorge à la volupté pudiquement recouverte de brocart et de perles festonnées. Tes
doigts graciles vinrent replacer les longues plumes noires piquées au cuir souple de ta coiffe. Une aile d'ébène semblait s'être repliée en silence sur un sombre regard. L'épingle qui maintenait
ton turban
tirée tel un aiguillon mortel sacrifiant ma raison, je demandais grâce à ce front large et bombé, à cette fraicheur insolente. Ma poitrine unie aux cadences de la
tienne, la véhémence de mon esprit à chacun de tes gestes. Pour la première fois, je maudissais le crépuscule. Je le maudissais d'ôter ce profil à ma contemplation. Mais clémente se fit la nuit en m'offrant l'image de ton
visage auréolé par le disque immaculé de la lune.Sainte
icône sur la mosaïque étoilée des ténèbres, j'aurai voulu baiser vos pieds si mes fébriles élans de pêcheur ne m'avaient point
submergés.
Je trépassais en pensées sacrilèges alors que nous
avions fait halte à la rencontre d'une tribu. Les feux du campement s'élevaient et j'observais ton galbe tentateur se mouvoir derrière ces foyers de géhenne. Dans mes chimères, tu
répandais le souffre de ton haleine sur mes lèvres tel un basilic lascif aux crocs avides de stupre. Aux prises d'un amour naissant et abjuré,je
n'avais d'autre instinct que de l'incarner en ce délictueux avatar.
Je m'apaisais à l'aube à force de repentir et de prières. Pour unique
transept vertueux de mon âme, une légion de saints. Nous allions reprendre la route et je m' aperçus
que tu avais disparu. Ton absence aurait du affermir mes hiératiques desseins et ne fit que les troubler. Au loin, comme un ultime appel, le hennissement d'un étalon. Et
je scrutais ta silhouette chevauchant vers l'horizon.
Je demeure aujourd'hui encore martyr titubant sur le sillage poussiéreux de ta monture. Et mes mains crevassées par la
vieillesse saisissent en secret la plume pour esquisser sans relâche ton portrait. Je pleure souvent sur mes parchemins épars, mes reliques impies. Et lorsque bruissent les arbres, je sais que la
brise du soir enlace ma langueur et chante mes regrets.




